Ab irato éditions

Par un mouvement de colère

Poivrier de Falguière (n°57, automne 2015)

Chronique de Gumri, Arménie, si loin du ciel, de Jean-Luc et Varduhi Sahagian (Ab irato, 2015)

« Ce livre est né d’un voyage puis d’une rencontre. Cela explique sa forme double, où deux regards s’associent pour parler de cette ville de Gumri, située au nord-
ouest de l ‘Arménie. Ce ne sont pas seulement les moyens employés, texte et dessin, mais aussi deux visions de cette ville et de ce pays, qui dialoguent ici : une vision de l’intérieur, en pays de connaissance, et une vision extérieure, celle du visiteur, de « l’invité » comme on dit en Arménie pour parler du touriste.

Ce dialogue entre le proche et le lointain raconte aussi ce moment si troublant de la rencontre amoureuse, où, comme l’écrit Marina Tsvétaeva, l’ailleurs devient ici. L’auteur du texte, arménien de France rétif à toutes les crispations identitaires, se retrouve, un peu par hasard, dans ce pays qui n’est même pas celui de ses grands-parents, venus de Turquie après le génocide de 1915, mais plutôt le territoire fantasmé de la diaspora arménienne. Il sera amené à y retourner de nombreuses fois après avoir croisé sur sa route, Varduhi, la dessinatrice de ce livre.

Cette étrange familiarité avec un lieu inconnu, avec une langue qu’il n’emploie pas mais qui a toujours été présente, avec une ville, Gumri, où il lui semble reconnaître des moments vécus de son enfance, amène l’auteur à commencer un travail d’écriture dans lequel il va tenter de construire par fragments, un tableau sensible de cette ville et de ce pays. Comme un puzzle aux pièces qui ne s’emboîtent pas parfaitement.

Nous y croiserons des vestiges de l’époque soviétique, un vieux parc portant le nom de Gorki, un cinéma immense et vide nommé Octobre, quelques mafieux en noir, une grand-mère, des montagnes et des cailloux, un mariage traditionnel, une citation de Guy Debord, une pensée émue pour Grisélidis Réal, des chiens errants, une rue Kirov, un vieux théâtre de marionnettes, de la vodka, des khorovats et des pirojki, un tremblement de terre, un acteur comique au nez démesuré, des années froides et obscures et des ruines, partout dans la ville.

Quant aux dessins, ils jouent avec la familiarité d’une ville natale, détournant des paysages connus pour en faire des décors d’un cinéma ancien où l’étrange vient côtoyer le quotidien et où les fantômes ne sont jamais très loin. Juste de l’autre côté du pont.

Gumri, Arménie,
Jean-Luc Sahagian et Varduhi Sahagian
96 pages, 15€
Editions Ab Irato

Publicités

Written by barthelemybs

25 janvier 2016 à 15 h 23 min

%d blogueurs aiment cette page :