Ab irato éditions

Par un mouvement de colère

Urdla Ça presse… n°54 (septembre 2012)

Carnets oubliés d’un voyage dans le temps
Article de Christian Petr

Georges-Henri Morin, Carnets oubliés d’un voyage dans le temps – Albanie 1987,
Ed. Ab irato, 2012. 72 p. 12€.

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« « Ici Tirana, ici Tirana… » C’était dans les années soixante-dix. La nuit tombée, certains d’entre nous écoutaient, dans les grésillements du poste de radio, une voix venue d’un pays qui ne se visitait pas. Les coudes sur la table ou un verre à la main, nous demeurions là, à la frontière d’un univers qui se dérobait à l’histoire, maintenus au-dehors d’un territoire dont nous ne percevions de la vie qui s’y jouait que de très déconcertants bruits ; par-delà un, presque, infranchissable rideau de fer, nous tentions cependant d’entrapercevoir les fantômes, les nôtres sans doute, qui là-bas s’agitaient.

« Ici Tirana, ici Tirana… » Ce pays, c’était celui d’enver Hosha, le pays d’Enver. Un pays à l’envers dont il fallait, nous le sentions bien, désigner l’endroit. Ce qui fut fait par Georges-Henri Morin dans un récit écrit lors d’une visite en Albanie effectuée avec son épouse, en 1987, à l’invitatiin d’un couple d’amis, diplomates français, demeurant à Tirana, au 57 boulevard Staline, mais jamais publié. C’est aujourd’hui seulment, grâce à l’heureuse initiative des éditions Ab irato, que nous prenons connaissance de ces Carnets oubliés d’un voyage dans le temps. En ce début de XXIe siècle, ils rappellent pour nous l’être du néant et, à la disparition, ils opposent le travail de la conservation. Ce petit livre nous conduit ainsi à nous réapproprier une époque qui n’est plus, celle où la capitale du Monténégro voisin s’appelait Titograd et pas encore Podgorica. Ses notations font venir au lecteur une Albanie d’antant pour en révéler la nature et montrer comment le discours officiel des autorités faisait alors valser ses vides dans la lumière trompeuse d’un supposé réel. Et les photos de Dominique et Georges-Henri qui y sont insérées, jamais redondantes, contribuent à éclairer, du fait des jours qui entre elles et le texte sont créées, les croûtes que recouvraient les paillettes des slogans du régime.

Mais, et c’est ce qui en fait aussi le prix, ces carnets nous retiennent, au-delà même de l’événement qui les a suscités et dont ils permettent la saisie, en ce qu’ils nous révèlent un bon usage du voyage et de sa relation, valable pour aujourd’hui et pour demain. Au fil des pages et des kilomètres parcourus, nous voyons à l’œuvre un Georges-Henri Morin pour qui l’ailleurs, s’il est bon à visiter, est toujours nécessaire à penser ; nous découvrons un promeneur exigeant, perspicace, à l’humour philosophique, ne jamais foncer dans le leurre qui lui est tendu mais s’essayer toujours à fouiller le corps qui le tient et l’agite ; nous suivons un écrivain-voyageur en train de traverser la fiction pour retrouver le désordre en lequel elle s’évanouit. Georges-Henri Morin est un passeur exemplaire d’exactitudes. Dans les épaisses ténèbres des non-dits, il refuse de donner sa langue au chat ; il manifeste tout au contraire un souci et une volonté, que le succès sanctionne, de la reprendre. Et cette langue est un acide bon pour nettoyer tous les bois des langages totalitaires.

Ces carnets d’un temps perdu et retrouvé ? Un monde mis à nu. Soixante-dix pages de plaisir (et une incitation, peut-être à redéfinir une belle et grande utopie qui fait présentement défaut). »

Voir le site de l’URDLA :
http://www.urdla.com/

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Carnets oubliés d’un voyage dans le temps de Georges-Henri Morin (Ab irato, 2012)

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Written by barthelemybs

9 novembre 2012 à 10 h 59 min

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