Ab irato éditions

Par un mouvement de colère

Les I.D. de Claude Vercey (2009)

Les I.D. de Claude Vercey n°201
Du rôle positif de l’Amiral Leblanc

Guy Cabanel, Hommage à l’Amiral Leblanc, 2009.

Quel est donc cet amiral inconnu  (reconnaissez tout de même que son nom a quelque chose de familier) dont Guy Cabanel s’est fait le mémorialiste, et nous laisse entrevoir la vie fabuleuse et les exploits, maritimes et autres, « en un discours à la fois solennel et lyrique, baignant de bout en bout d’une forme d’humour imperturbable », ainsi que l’induit un Alain Joubert fort documenté et avec lequel je ne saurais rivaliser ? « Quelques esprits chagrins pensent que je suis juste une effigie qui se consume derrière les murs humides de l’Amirauté ou bien un mannequin de bois qui tangue sur le pont de l’Admirable, aurait-il confié au besogneux chargé de noter ses paroles, avant d’ajouter : c’est un peu vrai. »

Hors ces moments de doutes, au demeurant partagés par les meilleurs, l’Amiral Leblanc a mené en haute mer ses « vaillants matelots », – impassible et serein dans son uniforme immaculé -, mais a aussi tenu rang de gouverneur sur une île mystérieuse, de guide suprême pour les habitants et de stratège en manœuvres amoureuses. L’admirable, c’est sa propension à agir pour le bien de tous : de sa position dominante il ne profita guère que pour asséner quelques sentences pleines d’une sagesse rêveuse, décocher une proclamation qui ira enflammer les foules et les femmes. Sa personnalité, confirme son biographe, est « solument blanche et liée au bien », et les heureux habitants des îles, sous son autorité éclairée, « ont atteint les plus haut degrés de la civilisation. Même les plus démunis n’ont jamais manqué de rhum ».

Une telle présentation, sans être inexacte, oublie de s’étonner autant qu’elle le devrait d’un tel hommage, rendu par un surréaliste à ce qui demeure, jusqu’à plus ample information, un individu des moins recommandables : va-t-en guerre et autocrate. Et de fait, apprend-t-on grâce à son préfacier, cet éloge fut, lors de son surgissement, (à une date non précisée) « mal compris de ceux qui admiraient [une] œuvre poétique alors en plein déploiement« . Je ne suivrai pourtant pas Alain Joubert dans ses rapprochements un peu machinaux avec l’habituel panthéon des aventuriers extraordinaires : notre traîne-sabre ferait pâle figure auprès du Capitaine Nemo ou des rebondissements des Impressions d’Afrique : il n’appartient pas, à mon sens, à la lignée romanesque, mais à celle de ces Grands Hommes célébrés de loin en loin par une patrie reconnaissante, les Brazza et La Pérouse, Bugeaud (on reconnaît la fameuse casquette flottant sur l’océan) et Godefroy de Bouillon (par exemple), pour ne rien dire du conquérant Bonaparte.

Hommage à l’Amiral Leblanc s’érige au croisement de l’Anthologie de l’Humour noir et de ces manuels Lavisse de notre enfance, où le fait historique se résume à un nom, un portrait en tenue d’opérette, une phrase prononcée à la veille de la bataille décisive (de ce point de vue, des citations, pensées et proclamations, l’amiral est des mieux pourvus). Si l’histoire événementielle est justement tombée en désuétude, ses potentialités de rêve, auxquelles plus d’un écolier autrefois fut sensible, demeurent et ses champs poétiques. C’est sur ce mode implacable, de l’édification civique et républicaine avec son cynisme inhérent, que Guy Cabanel évoque l’admirable épopée d’outre-mer, dont le Blanc est en effet le héros unique et récurrent, conduisant jusque sur le toit du monde sa mission, dont on n’ose cependant révéler les fins :

« A bord du vaisseau amiral, escorté de toute la flotte, il va parfois croiser en haute mer. Le but de ces randonnées reste inconnue, mais quoi de plus naturel, pour un amiral, que de voguer ? »

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Written by barthelemybs

10 septembre 2009 à 9 h 58 min

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