Ab irato éditions

Par un mouvement de colère

Monde libertaire (juin 2007)

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« Insurgé par excellence : António José Forté »

Le Monde libertaire, juin 2007,
Par Marie-Dominique Massoni.

Certains considèrent que le besoin humain de se créer des mythes est dangereux. Dangereux parce qu’il ouvrirait la porte à une histoire faussée par les désirs, par l’irrationnel voire par la partie la plus obscure, la plus réactionnaire de soi ouvrant la porte à tous les dangers fascistoïdes. Pauvres hommes, pauvres amis, vous qui faites si peu confiance aux rêves et leur préférez les données de la rationalité, vous arrive-t-il parfois de pratiquer l’écart avec vous-même, un peu, au moins un peu. Me direz-vous que vous ne vous êtes jamais ému de deux cerises en pendant d’oreille, d’une étoffe noire flottant au vent, que vous n’avez jamais fait que noter avec précision les actions de Bakounine ou des anarchistes en Espagne, que jamais au grand jamais vous n’avez senti monter en vous une larme de bonheur en évoquant la geste des anciens en la sentant si proche de vous, si contemporaine, en vous sentant tellement au loin des derniers soubresauts de l’actualité ? Vous faites ce qui est nécessaire, vital : vous désobéissez, résistez, agissez dans l’ombre ou dans la rue, dénoncez les dernières guignolades de l’infâme en sachant qu’elles sont quotidiennement mortelles mais au plus profond de vous vibre un son inaudible, qui parfois se fait cri, chant, poème, parfois revient au silence et caresse, dans l’ombre, l’ombre des amis éloignés.

En ces temps, je vais au café Gelo à Lisbonne. Mes compagnons y sont attablés dans la fumée lourde de leur colère, légère de leur rire juvénile alors que la chape de plomb de Salazar pèse le poids de toutes les prisons, de tous les ciboires, de tous les interdits. Ils ont pour nom Herberto Helder, Mario Cesariny, Carlos Eurico Da Costa, António José Forte. António Maria Lisboa a été emporté par la tuberculose, Crusero Seixas s’est exilé, d’autres s’en viennent mais tous sont là. Ce sont les Dissidents, nouveaux Réverbères de l’insoumission. En eux brille le souvenir de Pessoa, de Sá Carneiro uni à celui d’Alfredo Costa et de Bruiça, qui assassinèrent le roi du Portugal et son fils, ouvrant la voie à la démocratie. Après quelques traductions de la magnifique geste poétique de Herberto Helder, c’est au tour d’Alfredo Fernandes et Guy Girard d’ouvrir une autre porte : celle qui nous permet d’entendre la voix de José António Forte.

  • « La révolution est un moment, le révolutionnaire tous les moments. Il est évident que ce révolutionnaire ne peut être que le poète. Parce que le poète, étant un visionnaire est aussi une vision : tous peuvent voir à travers lui. Voir avec un regard critique, voir librement – en fin de compte l’unique manière de voir. L’expression de cette connaissance peut être la parole écrite, et c’est dans ce sens que la poésie est aussi expression. » (António José Forte, « entretien avec Ernesto Sampaio », 1988).

Dans les années 1960, bibliothécaire itinérant, employé à la fondation Gulbenkian, Forte va de village en village prêter des livres. Il découvre le désastre de l’analphabétisme et comment celui-ci permet à la dictature d’assurer sa pérennité en s’appuyant sur l’Église. Un jour, un curé menaça d’excommunication ses ouailles qui venaient d’emprunter des livres et les leur arracha des mains. Effrayés, certains les jetèrent.

À la fin des années 1960 il est à Bruxelles puis à Paris et rêve de créer avec d’autres amis portugais Potlach, revue qui aurait permis la rencontre des idées de l’Internationale situationniste, qu’il venait de découvrir, et du surréalisme. Après tant d’années où le parti communiste portugais avait semblé l’unique possibilité de résistance au salazarisme, Forte découvre l’anarchisme. Mais le manque d’argent l’oblige à rentrer au Portugal. Adieu, revue !

  • « À cet éblouissement que fut ma découverte du surréalisme a succédé une interprétation moins éblouissante mais plus profonde. Je pense maintenant que la rébellion contre tous les pouvoirs, depuis le pouvoir de l’État, en passant par le pouvoir des partis, jusqu’au pouvoir de distribuer des prix littéraires, ce qui est un des aspects combatifs du surréalisme, qui alors m’enthousiasmait, en est à peine l’aspect le plus visible. Il y en a un autre, caché, mais non moins subversif. Cet aspect où se reflètent tous les désirs de l’homme, de façon libertaire, c’est ce qui constitue la véritable origine de ce chemin sans frontières qu’est le surréalisme, ainsi que l’a déjà affirmé quelqu’un. »

La poésie de Forte est vent de terre, « lave de larmes », lyrisme où l’image jaillit dans une résistance entêtée, zébrée de rage contre les « gros rats de la peur » qui ont fait échouer le mouvement de lutte contre la dictature au lendemain de la guerre et les autres, ceux qui, aujourd’hui encore, nous font les matins blêmes, des galipettes d’art triste et des odes à tous les renoncements. Mais ces poèmes, qui déchirent l’obscurité des jours, sont faits des simplement faits de mots de tous les jours ; Forte ne cherche jamais l’effet, son écriture est ce qui monte de la nécessité intérieure. Le poème est là parce qu’il ne pouvait en être autrement, parce qu’il est souffle d’utopie dans une société de toupies-tambours, souffle épique d’une terrifiante époque, liberté infinie.

Marie-Dominique Massoni

Quelques livres de « poèmes changés en français » (selon sa propre expression) de Herberto Helder :

  • La Cuiller à la bouche, édition la Différence, Paris 1991.
  • Les Sceaux et autres sceaux, traduction de L. Lourenço et M.-A. Graff, Lettres vives, Paris, 1994.
  • Le Poème continu, anthologie bilingue, traduction de M et Max Carvalho, Institut Camõens/éditions Chandeigne, Paris, 2002.

MÉMOIRE

À fleur de terre la fleur de fumée
de mes cigarettes adolescentes
fumées amoureusement parmi les fantômes

depuis ce temps-là
mes poumons qui dansent
mes yeux de désobéissance civile
fascinés
qui saluent l’arc hystérique du désir

mon nom qui flotte
à l’orée de la fureur

depuis ce temps-là
un paysage de nuages inventés
pour mes oiseaux                 les plus hauts
qui planent au-dessus de la mort

pluie                 du commencement du monde
écrite sur ma peau
avec la langue des tempêtes
toutes les rues secrètes
que n’emprunte pas
le mannequin aux pattes de goudron
dévoreur de l’air

j’ai posé un baiser sur le crâne bleu de la nuit
agenouillé sur un drapeau brûlant
entre la belle et la bête
j’ai dormi entre des phrases immenses                 barbares
et très pures
énoncées par le mystère

depuis ce temps
une vague d’éblouissant silence
sur laquelle volent des fleurs noires
quand la nuit tombe du côté de l’amour
et qu’un homme                 aux pas écarlates
traverse le brouillard

maintenant l’ombre sur mon cœur
d’un avion qui passe
à la vitesse de l’éruption de tes cheveux
quand sur eux pointe l’aube

comme une couronne de vers
sur le gisant de l’unique
la tête tournée vers le côté intellectuel de la mort
les yeux grands ouverts sur la plainte soudaine
tous nous sommes nus                 un enfant aussi
accrochés pour toujours
par un filet de sang aux étoiles
et tracée par mon foie ma signature sur les eaux
au lieu de mon nom lisez
Les Mille Crimes de l’Amour dans une tour d’ivoire

Je sais
qu’une petite foule pétrifiée
menace d’assombrir les visages                 même les plus beaux
et c’est elle qui s’avance vers les horloges du soleil

éclipse totale                il n’y a pas
de miroirs pour les insomnies noires
s’il n’y a pas                pour une biographie complète de l’homme
un grand amour                du lit à la musique des sphères
en passant par un tremblement de terre

António José Forte

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Written by barthelemybs

28 juillet 2007 à 13 h 56 min

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