Ab irato éditions

Par un mouvement de colère

Décharge n°138 (2008)

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La révolution au café Gelo

Une lecture de Claude Vercey

un homme
blessé à mort
va parler

Le premier sentiment dont est saisi le lecteur du beau volume des œuvres complètes d’Antonio José Forte, en édition bilingue chez Ab irato, est un contentement profond : justice – une fois n’est pas coutume – est ici rendue, et non seulement vis-à-vis d’un individu (1937 – 1988), mais tout un pan enfoui de l’histoire de la poésie est miraculeusement remis au jour, grâce aux commentaires d’Alfredo Fernandès et Guy Girard qui tout à tour prélude et postambule à l’œuvre poétique présentée, grâce aussi aux proses, entretien et articles, de Forte lui-même, d’où ressurgit l’oasis inattendu d’un surréalisme portugais, même si cette appellation, qui a le mérite de désigner assez sûrement ce qui est en jeu, a pu être contestée par certains de ses acteurs. Les dessins d’Aldina, dernière compagne du poète, lesquels rythment la découverte méthodique de l’œuvre, participent à cette réussite éditoriale.

Pourquoi le surréalisme portugais a-t-il été à ce point ignoré ? Une première réponse renvoie aux dates où émerge un premier groupe, bien tard en effet, puisque après la deuxième guerre mondiale. La seconde indication est fourni par Forte lui-même, évoquant le lieu surréaliste par excellence, à mes yeux la plus précieuse révélation de l’ouvrage, ce café Gelo de Lisbonne où se déroulèrent les activités principales des deux groupes successifs qui peuvent être qualifiées de surréalistes : « Peu de littérature, peu d’art, écrit-il, mais des signaux éloquents de l’esprit moderne… En fait, il s’agissait de poésie comme style de vie dont il était avant tout question. » Rien de plus difficile que de ressaisir à distance l’esprit de ce temps, de reconstruire à partir des traces qui nous sont proposées un style de vie où s’exaltèrent les jeunes gens alors réunis en ces centres naturels et spontanés, les cafés, pour une résistance intellectuelle active, – en une attitude presque dada – à l’atmosphère asphyxiante et policière, clerico-fascisante, du salazarisme.

Une nouvelle fois, on mesure, à travers l’œuvre d’Antonio José Forte, les capacités subversives de la démarche surréaliste toujours prêtes à être réactivées aux fins de « marquer en paroles la possibilité de l’absolu », selon une belle définition donnée par le poète ; mais aussi son impuissance, à partir d’une certaine époque, à renouveler ses formes, son langage ou ses modes d’intervention. On peut voir d’ailleurs, dans l’intérêt de Forte lui-même pour le situationnisme et l’anarchisme, un désir de dépassement, qui n’a, il me semble, pourtant pas marqué de manière décisive son écriture. Exemplaire est le fragment mis en exergue par Guy Girard, que je cite à mon tour : il illustre le charme indéniable de cette poésie, mais on y touche aussi à ses limites, dans un recours à un lexique déjà normé, que symbolisent les mots iceberg ou tournesol, pour ne rien dire du merveilleusement, merveilleusement convenu dans ce contexte :

Sans fin dans les yeux des amants
dans la nuit
des mains entrelacées
ô fatale merveilleusement
comme un iceberg comme un tournesol

Quand bien même elle ne réussit pas, comme on peut en juger, ce pas de côté décisif qui assure une totale singularité, cette poésie reste émouvante, ne serait-ce que par son aspiration à revenir à la hauteur des grands prédécesseurs portugais de la revue Orpheu, Pessoa ou Sa-Carneiro, à rivaliser avec les aînés surréalistes. Elle est soulevée par une urgence à dire, écrite qu’elle est, à l’évidence, sous la menace : « moi qui écris des poèmes depuis qu’un rat/ M’est entré dans les poumons ». Aucun apitoiement sur soi-même cependant, « je n’attends nulle pitié. Merci » : Antonio José Forte rend tous les coups « dent pour dent », assuré qu’il est de n’être pas seul dans le désespoir et la révolte.

Revue Décharge, n°138, juin 2008
site web : www.dechargelarevue.com/

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Written by barthelemybs

28 juillet 2007 à 10 h 26 min

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