Ab irato éditions

Par un mouvement de colère

Archive for novembre 2004

A Contretemps n°16 (avril 2004)

MAIRA : Brésil, la mémoire perturbée. Les marques de l’esclavage (Ab irato, 76 p., 2004).

Il est un vieux dicton brésilien – « Noir qui se fait remarquer est nègre deux fois » – qui dut être inventé par un bandeirante ou un pombeiro. Le premier chassait, au XVIIe siècle, les esclaves amérindiens au cœur du sous-continent brésilien. Le second, noir ou métis lui-même, se livrait au trafic d’esclave pour le compte de négriers portugais. À leur 2004-Bresilplace, l’un et l’autre servaient la grande machine esclavagiste, dont l’histoire n’est pas sans lien avec le développement du capitalisme moderne. Cette « forme régressive d’exploitation » – dixit Fernand Braudel – dura trois cent soixante-dix ans et déporta vers le Brésil 3 650 000 êtres humains.

Les textes recueillis dans cet ouvrage sont inspirés des cinq numéros que la revue Maíra a consacrés à la question de l’esclavagisme au Brésil. À leur lecture, on y apprend beaucoup sur son histoire, sur les marques qu’elle a laissées dans l’actuelle société brésilienne et sur sa réécriture par des « brésilianistes » attachés à lui donner « un visage humain » , mais aussi sur le quilombo – refuge – de Palmares, si cher à Benjamin Péret, sur la transition entre esclavage et salariat ou sur le mythe de cette « démocratie raciale » où, aujourd’hui encore, on n’aime les héros noirs que balle au pied et bien blanchis.

Arlette Grumo

A Contretemps, bulletin de critique bibliographique
Correspondance : Fernand Gomez, 55, rue des Prairies 75020 Paris
Site web : http://www.acontretemps.plusloin.org/

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29 novembre 2004 at 12 h 28 min

Oiseau-tempête n°11 (été 2004)

Maíra. – Brésil, la mémoire perturbée – les marques de l’esclavage

Un historien a pu définir l’esclave comme une marchandise qui avait cette particularité de redevenir une personne quand elle enfreignait la loi, « le premier acte humain de l’esclave c’est le crime » disait-il. Le dernier livre publié aux éditions Ab irato, inspiré de textes précédemment publiés dans la revue Maíra, retrace l’histoire de l’esclavage au Brésil et tente de définir l’empreinte de celui-ci sur la société contemporaine.2004-Bresil

La traite, commencée au début du XVIe siècle, ne prendra fin qu’en 1850 sous la pression grandissante de l’Angleterre et de sa marine de guerre. L’esclavage lui-même sera aboli en 1888.

Dès l’origine, « si les marchands européens sont demandeurs de “bois d’ébène”, les fournisseurs, eux, sont presque exclusivement africains ». La première partie du livre retrace les relations complexes entre les sociétés africaines et les marchands européens et brésiliens. Le lecteur y trouvera, par exemple, des considérations sur le rôle de la polygamie (seule l’Angola verra sa population décroître pendant cette période) ou d’intéressantes précisions sur la nature des biens échangés, « il en faut des menottes, pour attacher, le soir venu au bivouac, après une exténuante journée de marche, chaque esclave ». Après un tour d’horizon des différentes interprétations historiennes de l’esclavage (quand les mandarins réécrivent l’histoire des maîtres), les auteurs retracent l’histoire du plus célèbre quilombo, celui des Palmares.

Les deux derniers chapitres analysent les transformations de la société qui ont rendu nécessaire l’abolition puis l’immigration d’une main-d’œuvre salariée européenne. Sans dénier son importance au mouvement abolitionniste, d’une nature bien différente de celui des États-Unis, ils montrent que la lutte menée par les esclaves eux-mêmes est la première cause de cette abolition. L’usage du fouet est interdit en 1887, « dès lors, le système, fondé d’abord sur la terreur physique, s’écroule ». La lei Aurea de 1888 ne fait qu’entériner un fait accompli, à savoir qu’il n’y a pratiquement plus de captifs au Brésil. Cette combativité séculaire a incité les propriétaires terriens et les patrons de l’industrie naissante à recourir à une main-d’œuvre, un temps plus docile, venue d’Italie et du Japon. La masse des affranchis ne s’est pas mécaniquement transformée en salariés, elle a plutôt écrit les premières pages d’une histoire de la pauvreté moderne dont les gosses livrés à eux-mêmes des rues de Rio comme les travestis du bois de Boulogne illustrent la continuité. Le système esclavagiste, pour se maintenir, a besoin d’un pouvoir centralisé, ainsi il n’est pas exagéré de dire qu il a innervé l’État brésilien.

Gilles Houssard

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29 novembre 2004 at 12 h 25 min

Bois d’ébène (Monde libertaire, 20 mai 2004)

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Maíra. – Brésil, la mémoire perturbée – les marques de l’esclavage

Si le Brésil véhicule encore l’image, certes éculée, de pays du métissage et de la démocratie raciale, il n’arrive 2004-Bresiltoujours pas à se dépêtrer, y compris sous Lula, de celle d’une des nations les plus inégalitaires du monde. Or voilà que la lecture de Brésil, la mémoire perturbée, les marques de l’esclavage revient sur ce paradoxe apparent. De par ses trois siècles et demi de système esclavagiste, le Brésil est, en effet, né sous le signe des exclusions sociale et raciale. Colonie d’exploitation, le Brésil a « bénéficié », comme nul autre pays, de la traite négrière. L’Amérique portugaise a reçu, à elle seule, jusqu’en 1850, près de 40 % du « bois d’ébène » exporté par le continent noir. Autant dire qu’il était plus rentable pour un planteur d’importer du « nègre » que de veiller à sa pérennité productive. Cependant, en amont de ce système mondialisé, on retrouve les chefferies africaines, sans la complicité desquelles la déportation de quelque vingt millions d’hommes, de femmes et d’enfants n’aurait pas été possible. C’est pourquoi le premier chapitre de Brésil, la mémoire perturbée s’intitule sobrement : « Ce sont des Africains qui nous ont vendus ». Avec une langue dense et forte, la revue Maíra, qui signe l’ouvrage, nous propose ici non pas un livre de référence réservé aux seuls brasilianistes mais des textes qui bousculent bien des fausses évidences sans tomber dans un discours strictement compassionnel. Rien n’est ici tout blanc ni tout noir. Les zones grises l’emportent.

Démystifiant la légende de l’esclavage cordial, « sur les plantations, l’espérance de vie d’un travailleur captif ne dépassait guère les sept ans », Maíra égratigne aussi bien le mythe de la république de « Nègres » marrons de Palmares que les fables de la transition en douceur de l’esclavagisme au salariat et de l’automarginalisation des affranchis après 1888. Car non seulement le Brésil fut, avec Cuba, le dernier pays à abolir l’esclavage, mais encore ses élites économiques, les rois du café de l’Ouest de São Paulo, prises de court par la désertion des captifs des plantations soutenus par l’abolitionnisme populaire – le plus vaste mouvement démocratique que le Brésil ait connu – organisèrent dans l’urgence la relève par le truchement des immigrants italiens. Lesquels vont par la suite involontairement contribuer à exclure les affranchis du marché du travail.

Or cet apartheid à la brésilienne, qui n’a jamais reposé sur aucune loi, perdure. Et ce n’est pas parce qu’il existe désormais une moyenne bourgeoisie afro-brésilienne que le fardeau de l’homme noir a disparu. Les descendants d’esclaves, qui forment plus de 45 % de la population, occupent toujours les strates inférieures d’une société qui admet difficilement son racisme. Un racisme innervé par les trois siècles et demi d’une institution qui a façonné l’unité géographique et politique du Brésil, lui évitant le morcellement qu’a connu l’Amérique espagnole.

On pourrait regretter que l’ouvrage se termine plus faiblement qu’il n’a commencé. Mais c’est sans doute parce qu’il englobe la période post-esclavagiste. En effet, les luttes de classe que constituaient les sabotages quotidiens et exaspérants des esclaves ainsi que leurs révoltes sporadiques ont fait place à une série de combats de moins en moins subversifs car de plus en plus intégratifs. Par ailleurs, et c’est peut-être une des leçons paradoxales qui ressortent de la lecture de La mémoire perturbée, on aura du mal à comparer les conditions de vie, de plus en plus précarisées, du travailleur salarié moderne avec celles, effroyablement misérables, des captifs africains. Réduits à la condition juridique de biens meubles, ces derniers ne recouvraient leur humanité qu’au moment où ils commettaient un crime contre leurs maîtres et/ou son droit à la propriété. Certes, la barbarie capitaliste continue, cependant après la lecture d’un tel essai, on hésitera à employer sereinement l’expression « esclavage salarié ». La vérité s’accompagne toujours de nuances.

Benjamin Guinault

Maíra, Brésil, la mémoire perturbée, les marques de l’esclavage, éditions Ab irato. 8 euros. Disponible à Publico.

Lire l’article sur le site de Monde libertaire

 

 

Written by barthelemybs

24 novembre 2004 at 11 h 42 min

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