Ab irato éditions

Par un mouvement de colère

Trois extraits sur Gumri (Arménie, si loin du ciel…) (3/3)

À Gumri, on trouve toutes sortes de véhicules motorisés. Des voitures, des vieux cars soviétiques, des camionnettes faisant office de bus, peu de motos ou de mobylettes.

Les voitures vont de la luxueuse européenne ou du 4×4 aux vitres fumées à la vieille Lada tenant avec des bouts de ficelle. Les flics quant à eux disposent de voitures rapides et confortables équipées de haut-parleurs et de sirènes à l’américaine.
Les bus sont pourvus de sièges pouvant accueillir une quinzaine de passagers assis mais n’hésitent pas à entasser les gens au maximum si bien que l’on se demande parfois comment ils arrivent à rouler avec un tel chargement et comment les passagers peuvent respirer et supporter un tel traitement. Cette flottille de petites camionnettes J9 appartient à plusieurs gros bourgeois de la ville dont le maire. Le conducteur met la radio à fond, en fumant clope sur clope, zigzaguant sur la chaussée pour éviter les trous et doublant à toute berzingue les vieilles Lada qui se traînent sur la route. Il est, de toute façon, protégé par les images saintes ou la Vierge en plastique garnissant son tableau de bord et par la croix qui se balance sous son rétroviseur. Le port de la ceinture est facultatif. Lorsque l’on monte à l’avant d’un de ces bus ou d’un taxi, il peut arriver que le conducteur vous passe la ceinture au cas où l’on croiserait une voiture de flics, mais il ne l’enclenche pas, elle sert uniquement de décor.

Les Gumretsis possèdent rarement une voiture, et une partie des véhicules qui roulent en ville sont donc des taxis qui vous amènent à l’autre bout de la ville pour 500 drams (1 euro). Elles ont parfois d’impressionnantes zébrures sur leur pare-brise et des amortisseurs souvent moribonds.

J’aime particulièrement les cars soviétiques jaunes ou bleus hantant les rues de leur présence massive. Ils circulent encore par miracle, aussi bien à l’intérieur de la ville que pour desservir les villages alentour. Ils fonctionnent au gaz comme bon nombre de véhicules en Arménie et arborent leurs bonbonnes sur le toit. On y est beaucoup plus au large et je m’y sens bien plus à l’aise. J’ai l’impression d’y faire un voyage dans le temps.

On peut aussi voir passer de lourds camions turcs pleins de marchandises, notamment des vêtements.

Certaines voitures européennes d’occasion sont ramenées d’Allemagne ou de Russie dans de longs voyages pendant lesquels se forme un cortège de plusieurs personnes conduisant chacune une voiture des jours durant, franchissant ainsi des milliers de kilomètres jusqu’en Arménie le plus rapidement possible. Voyages et voitures sont financés par un riche Arménien qui revendra ensuite avec un confortable bénéfice ces européennes très prisées sur le marché arménien.
On trouve aussi des voitures soviétiques pour les moins riches : des Volga, des Jigouli (Fiat soviétisées), Pabeda, Moskevitch, Zapo, Lada, Zil… Elles sont considérées comme ringardes par les jeunes.

Un sketch de deux célèbres comiques de la télé, Hayko et Meko, montre un vieux en train d’installer une alarme sur sa petite Zapo. Arrive un jeune bourgeois avec une voiture de luxe qui lui dit en rigolant : « Que fais-tu, le vieux (bidza) ? » Le vieux répond : « Je mets une alarme sur ma voiture. » L’autre se marre derechef et demande : « Mais qu’y a-t-il dans ta voiture que les voleurs pourraient prendre ? » « Ils volent des choses dans les voitures comme la tienne mais dans la mienne, ils viennent pour pisser ! »

(pages 60-61)

Extraits de :

Jean-Luc Sahagian / Varduhi Sahagian
Gumri, Arménie, si loin du ciel…
96 pages – 15 euros

(Ab irato éditions)

 


dessin de Varduhi Sahagian

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Written by barthelemybs

11 mai 2018 at 12 h 17 min

Trois extraits sur Gumri (Arménie, si loin du ciel…) (2/3)

Bien entendu, il existe une classe de riches parasites, mais la majorité des Gumretsis a le plus grand mal à joindre les deux bouts. Alors chacun, chacune se débrouille tant bien que mal, et trouve de quoi subsister en travaillant dans des administrations (la mairie est un des gros employeurs de la ville, comme à Marseille !) ou des commerces divers dans lesquels un personnel pléthorique semble souvent se tourner les pouces. Mais nombre de jeunes ou de moins jeunes vont travailler en Russie, en particulier dans le bâtiment et y restent parfois des années avant de revenir voir leur famille. Ils ont souvent peu de vacances et une bonne partie de leur salaire sera envoyée à leur femme ou leurs parents. En Russie, ils vivent la vie du travailleur immigré, en appartement collectif, économisant sur tout… D’autres se feront aider par de la famille installée en Europe ou aux États-Unis.

Le travail est une denrée rare et ne pas vouloir travailler est un non-sens en Arménie même si les gens ne prennent pas particulièrement de plaisir à se faire exploiter, s’ils ont cette « chance » ! Il faut ajouter que soixante-dix années de soviétisme puis vingt ans de libéralisme sauvage ont cassé toute solidarité dans le travail et que le syndicalisme et le droit du travail sont quasi inexistants. Dans ce contexte, les patrons font souvent ce qu’ils veulent.

Gumri conserve des habitudes de vie communautaire que l’on ne trouve plus guère en France. Dans le quartier où je vis, j’ai pu observer un peu cette vie faite de relations familiales et de voisinage.

Le quartier de Nor-Avan est traversé par une longue rue asphaltée récemment. De cette rue principale partent des chemins de terre ayant parfois l’apparence de rues. Les maisons sont soit de simples cabanes améliorées semblant au bord de l’effondrement, soit des maisons en dur pourvues de grands portails en fer ouvragé et de petits jardins potagers. Chaque portion de ce quartier est le territoire réservé de quelques chiens qui n’en sortent guère et qui survivent grâce aux ordures et aux restes donnés par les voisins. Derrière les portails s’élaborent des jeux complexes de relations sociales où un ensemble de règles et d’usages organise les conversations, les sympathies et les antipathies, les solidarités comme les coups tordus.

(pages 58-59)

 

Extraits de :

Jean-Luc Sahagian / Varduhi Sahagian
Gumri, Arménie, si loin du ciel…
96 pages – 15 euros

(Ab irato éditions)

 

dessin de Varduhi Sahagian

Written by barthelemybs

11 mai 2018 at 12 h 17 min

Trois extraits sur Gumri (Arménie, si loin du ciel…) (1/3)

Au centre de Gumri se trouve un grand marché. On y trouve aussi bien de la nourriture que des vêtements, des outils que des DVD. L’une des allées de ce marché entraîne le flâneur le long d’une succession de petites boutiques ou de simples étals et, tendus au-dessus des têtes, on remarque des fils à linge sur lesquels sont épinglés des sacs plastiques. Ils sont en vente 50 drams et portent les logos de quelques-unes des grandes marques de la marchandise de luxe mondiale : Chanel, D&G, Versace…

C’est bien sûr la représentation de la richesse qui s’achète là. C’est le signalement, le souhait ironique de la richesse que l’on va afficher, contenu tout entier dans le logo. Ce fétichisme nous renseigne aussi sur un leurre, la richesse est ailleurs bien sûr, non plus dans la consommation mondialisée de produits inutiles mais bien dans ce qui va rendre une vie plus heureuse, plus digne aussi.

Dans ce même marché, on trouve côte à côte dans une petite boutique, une marchandise originale et sa contrefaçon, en l’occurrence une boîte de cirage de marque Kiwi. Le vendeur nous explique la différence de prix par l’origine des deux marchandises. On a du mal à distinguer la vraie boîte. La marchandise est affaire de croyance.

J’aime marcher dans les villes. J’aime regarder les visages, leur multiplicité, leurs similitudes. Mais la France, l’Europe, présentent une variété de visages relativement réduite. Hormis les bébés, les vieillards et les étrangers, les visages, les attitudes se ressemblent par leur aspect policé, par leur manière de coller aux stéréotypes publicitaires. Tout, de la coiffure au sourire, du grain de la peau à une manière de surveiller son visage, de contrôler ses expressions, rappelle un certain confort, une supériorité, celle du premier monde.

(pages 39, 40)

 

Extraits de :

Jean-Luc Sahagian / Varduhi Sahagian
Gumri, Arménie, si loin du ciel…
96 pages – 15 euros

(Ab irato éditions)

 

dessin de Varduhi Sahagian

 

Written by barthelemybs

11 mai 2018 at 12 h 15 min

Manuel Anceau – Livaine

Manuel Anceau
Livaine

ISBN 978-2-911917-66-0
EAN 9782911917660
126 pages, 16 euros

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16 €

Genre : littérature

Auteurs : Manuel Anceau. Né en 1970, il vit à Paris Il a publié aux éditions La Maison de verre L’Enchantement en 1995 et Calendrier des marées avec des collages de Pierre Rojanski en 1996.


Extraits

Lieuve n’est tout de même pas un cloaque, les rues n’y sont pas si pleines de cauchemars qu’en y marchant on se retrouve avec le bas du pantalon mangé par la boue et l’ordure – ça reste une coupe dans le tissu des choses mais, à l’évidence, et sans doute est-ce encore trop peu dire : une coupe qui s’effiloche. Il suffit de regarder le front de ceux-là qui, tous les soirs ou presque, s’assemblent, et dont la principale occupation est de parfumer l’air du crépuscule : on croit voir des personnages de dessin animé à qui on aurait, par facétie, étiré démesurément cette partie-là de leur corps. On dirait qu’ils n’ont de cheveux, ou parfois un casque, ou encore une casquette, que pour empêcher ce front de s’étirer encore plus. (Lieuve)
***
Il y a une chose curieuse qui est que, quand vous fermez les yeux et que vous essayez de vous rappeler – ce qu’il faut se rappeler quand il s’agit de retrouver un visage précis : un tout autre visage vient à l’esprit. C’est-à-dire qu’on nage mais qu’on nage comme si on n’avait jamais appris à nager, comme si la mémoire battait des pieds sans plus savoir comment synchroniser les jambes avec les bras, et comment au juste remuer la tête ou ne pas la remuer. (Moineau)
________
De ce volume a été tiré :
Dix exemplaires sur Vergé numérotés à la main de i à x, contenant un tirage sur papier baryté, sous cristal, d’une photographie de Barthélémy Schwartz, en noir et blanc, numérotée et signée par l’auteur, réalisé par le laboratoire Picto à Paris ;
– Les autres exemplaires constituant l’édition courante.
– De plus, ont été tirés un petit nombre d’exemplaires marqués HC, identiques aux dix exemplaires de tête et comportant le même ajout, réservés à l’ensemble des collaborateurs.

 

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19 avril 2018 at 11 h 52 min

L’Échaudée n°7 (Le Monde diplomatique, avril 2018)

« Un ensemble autour de Fukushima, mais aussi de nombreux textes littéraires probablement inédits, une profusion d’images (dessins, peintures, etc., de Chantal Echaude-7-couv-150pxMontellier à Cornelia Eichhorn), et d’utiles biographies brèves (Martin Nadaud). (N° 7, hiver 2017-2018, quadrimestriel, 9 euros. — Paris.) »

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9 €

 

 

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29 mars 2018 at 14 h 27 min

Publié dans L'Echaudée (revue)

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L’Échaudée n°7 (Lettre du CIRA, mars 2018)

« L’ÉCHAUDÉE  N° 7, hiver 2017-2018. 118 pages. 9 euros.
Cette revue propose des textes de critique sociale (Fukushima), de l’histoire (Martin Badaud), de l’art (le surréaliste militant du POUM Eugenio Granell), de la poésie, des dessins et elle fait l’éloge de l’utopie.
Au sommaire de ce numéro : des textes de Nadine et Thierry Ribault, Americo Nunes, Charles Reeve, Alfredo Fernandes, Claude Guillon, et des illustrations de Cornelia Eichhorn, Barthélémy Schwartz, Chant al Montellier, Anne Van der Linden…
Adresse : L’Échaudée, c/o Ab irato, 6 rue Boulle, 75011  Paris
(courriel : abirato.editions [at] gmail.com). L’abonnement est de 30 euros pour trois numéros (chèque à l’ordre de Ab irato). Sur Internet : http://abiratoedition.wordpress.com/

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29 mars 2018 at 14 h 25 min

Publié dans L'Echaudée (revue)

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L’Échaudée n°7 est sortie ! (janvier 2018)

L’Échaudée n°7 est sortie

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9 €

Au sommaire du numéro :

  • Manuel Anceau, Le silo
  • Julien Bal, Grévinages)
  • Cornelia Eichhorn, Les enchaînés –La courbe – La marée – L’échine I & II
  • Alfredo Fernandes, Le scintillement du vide
  • Alfredo Fernandes, Emídio Santana, un portraiten noir et rouge
  • Judith Forest, William Henne & Xavier Löwenthal, Qui es-tu Judith Forest ?
  • Joël Gayraud, Le Gazouillis des éléphants
  • Jérôme LeGlatin, Fragments, bande dessinée [1-71]
  • Eugenio Granell, Huile et dessins
  • Claude Guillon, Les petits métiers
  • Yves Noël Labbé, Vous l’appelez comment, déjà ?
    Nadaud ? C’est bien ça, Martin Nadaud
  • Eve Mairot, Michel, 05 août 2017
  • LL de Mars, Les éditeurs II
  • Chantal Montellier, « Ainsi, comme vous pouvez le constater… »
  • Amaredine Mudejar, La rage du présent
  • Americo Nunes, In memoriam Carlos da Fonseca
  • Pyon, L’Attrapeur
  • Pyon, dessins
  • Charles Reeve, Eugenio Granell, l’homme qui aurait voulu être indien
  • Nadine et Thierry Ribault, Entretien sur Fukushima
  • Nadine et Thierry Ribault, Ci-gît l’État ? (bonnes feuilles)
  • Nadine et Thierry Ribault, Arnaud Michon, La France n’est pas inquiète
  • Emídio Santana, Vergalho s’est échappé
  • Barthélémy Schwartz, Elle tenta de réfreiner son angoisse
  • Barthélémy Schwartz, Invective
  • Anne Van der Linden, Chiens mouillés – Les rats blancs – Nostalgie – Mère célibataire – Ménage– La tétéeCommander l’Échaudée via PayPal :
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